
Le mystère de la serviette en papier
Je suis très attentive à tout ce qui passe devant mon restaurant (comme expliqué ici) mais je le suis aussi pour tout ce qui se passe dedans.
Derrière les verrières de ma cuisine, je vois les clients scruter les tables indiquées comme réservées par mes petits cartons et se demander à laquelle ils vont déguster leurs assiettes.
Je sais quelles sont les tables favorites, je commence à connaitre les habitudes et préférences de certains, qui voudra du vin, quelle limonade préférée, et sans sucre le café.
J’ai eu beaucoup de joie (et me l’autorise encore malgré la plénitude de mes étagères et placards à vaisselle…) à chiner les verres, les assiettes et tous les objets que je place et déplace depuis bientôt deux ans, et je pense frôler la pathologie en glissant partout où ça peut des objets à pois…
Je laisse à disposition des livres de cuisine et mes petites toquades en format papier, je crois que cette salle manque de lampes que je n’ai pas encore trouvées, et j’adoooooore aller acheter des serviettes en papier.
Il existe un endroit (pas super étique) où parfois (mais pas toujours) je tombe sur des mines de serviettes.
Elles sont parfois difficiles à trouver dans ce capharnaüm mais je suis comme une spéléologue sans frontale, à enquêter sous les étals, à soulever un tapis de là où il a été abandonné pour être sûre de ne pas passer à côté du miracle, et quand celui-ci se produit, je suis comme un chien qui déterre un os !
Car parfois, il y a 4 ou 5 ou 10 cartons planqués en dessous des coffres à bazar, avec 4 ou 5 ou 10 variétés différentes de serviettes ! Un vrai plaisir coupable, parce que toutes ces encres de couleurs et ces arbres coupés pour les fabriquer est peut-être une absurdité dans mes convictions… mais nous avons tous un peu d’incohérence dans ce drôle de monde alors… je m’autorise cette folie douce d’attraper 4 ou 5 ou 10 (ou 40) paquets de serviettes dépareillées et d’en remplir mon cabas.
Puis vient ensuite le moment de les poser sur mes tables, sur lesquelles je me suis déjà fait des nœuds au cerveau pour le choix de la couleur des couverts (à pois), sur l’assortiment des verres (de grand-mère !) et leur assemblage dépareillé d’avec la couleur des couverts (toujours à pois).
Et je me gratouille la tête : est-ce que cette serviette va bien avec tout ça ici et maintenant ?
Et saperlipopette, je me prends la tête quand j’arrive en rupture d’une serviette, qui sera fatalement à un moment une de mes séries préférées, avec ses figues, avec ses fleurs, avec ses fraises, ses cerises, parfois violette, ou pourpre ou bleu canard ! C’est souvent un véritable supplice de poser les dernières et de savoir que très probablement, je ne les retrouverai plus jamais…
Bref.
Je sais aussi que ce sera très triste de les jeter à la fin du service.
Mais surtout, cette action finale (après les avoir attrapées sur la table, chiffonnées pour réussir à en empoigner le plus possible, trimballées jusqu’à la cuisine – parfois en ramasser une coquine qui se fait la malle- mettre le pied sur la pédale de la poubelle (car la pédale de la poubelle est règlementaire, jamais avec la main nonnononononon)) de les balancer sans ménagement à leur sort de recyclage, c’est un déchirement.
Mais… un déchirement complètement désolant quand la serviette a juste été pliée en deux !
Qu’elle n’a essuyé et débarrassé de houmous ou de crème au chocolat aucune lèvre.
Qu’elle n’a nettoyé aucun doigt souillé de pesto.
Quelle n’a même pas absorbé une goutte de vin sur la table.
Elle est là, vierge de toute salissure, pliée en deux, son visage collé contre ses genoux, mise au rabais, au coin, à côté de son assiette, toute seule.
Punie.
Elle sera pourtant jetée comme ses copines toutes froissées , toutes maltraitées (et toutes sales parce qu’il y a des gens qui mangent comme des petits cochons) alors qu’elle est juste pliée en deux.
Et cette pliure toute simple ne leur (me) permet plus de retourner sur une jolie nappe (à pois).
Interdit. Fini. Adieu la jolie serviette (j’vous raconte pas quand c’est la dernière de ma série préférée. LE gâchis)
Et vous n’imaginez pas LE NOMBRE DE SERVIETTES PLIEES EN DEUX que je retrouve à la fin du service.
J’ai bien réfléchis à tout ça, et j’y vois deux possibilités :
– soit le client s’essuie avec sa manche …
– soit le client ne rate pas une goutte de ce que je lui propose dans son assiette du jour !